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Alain Vanet
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Bleu de chauffe Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

Quand j'y suis passé, Fleury était encore tout neuf.

J'ai fait l'ouverture du D4 à la suite de la première mutinerie au D2. Le grand quartier disciplinaire au D3 aussi. Seul en cellule vingt-quatre heures sur vingt-quatre, même en promenade dans une courette sur le toit de la prison, tout seul comme un homme, à dix-huit ans. C'était génial. Pas de télé. Je ne risquais pas la mauvaise influence du ministère de la Propagande. Une isolation sensorielle quasi totale.

J'ai lu plus tard qu'il n'y avait pas trois chemins dans ces conditions, à cet âge-là: soit le suicide, soit la folie. Comme je ne me suis pas suicidé il faut en déduire que je suis aujourd'hui complètement fou.

Ça fait peur quand on y pense rétrospectivement, c'est ça que je disais, le coup de l'étrier, le petit os de l'oreille interne, la petite membrane fragile: si elle ne résiste pas c'est terminé vous devenez perméable à des choses effrayantes, des choses qui sont dans votre tête, des choses d'un autre monde intérieur que vous tenez à distance dans votre état ordinaire. C'est terrible, c'est juste une question de porosité, de suintement, de déchirure, comme le lierre qui écarte lentement les pierres d'un mur. Mais là, quand le mur s'effondre, c'est brutal: irruption massive d'éléments inconscients dans le conscient, un énorme trou dans la coque, le Titanic mental, un cauchemar permanent, pire que le delirium très mince, c'est plus des petites bêtes que vous voyez mais des monstres bicéphales hypertrophiés et polymorphes qui se baladent tranquillement dans votre cellule et vous les voyez même quand vous fermez les yeux, c'est comme si vous n'aviez plus de paupières. Avec les paupières, on retrouve les petites membranes. Perdre un bras ce n'est rien, mais imaginez que vous n'ayez plus de paupières. C'est ce genre de petite connerie qui me fait peur, c'est pas les gros machins, les trucs qu'on peut attraper, non, moi ce qui me fait peur c'est l'insaisissable, le truc gazeux qui fuit et que vous ne pouvez pas arrêter, le parasite qui s'infiltre insidieusement. J'ai connu un type qui n'osait plus respirer parce qu'il pensait que les gardiens envoyaient du gaz à travers la serrure pour l'empoisonner. Il entendait réellement le son du gaz qui envahissait sa cellule, il les imaginait derrière la porte avec tout un appareillage. C'était en détention, en surveillance renforcée, on sortait à cinq ou six en promenade et il nous racontait ça. On essayait bien de le raisonner mais il ne nous croyait pas. À la fin il marchait tout seul, il pensait qu'on faisait partie du complot, nous, des braqueurs ...

Au quartier disciplinaire, trois cellules plus loin que la mienne, un codétenu s'est pendu. Il s'était mutiné avec nous mais il ne devait pas avoir le gabarit. Une petite peine, en plus, un an pour vol de voiture. Terminé le môme, ses parents l'ont récupéré dans un cercueil. Un gamin, dix-sept ans, votre fils fait une connerie et on vous le rend dans un cercueil. .. À l'époque, ça ne me faisait ni chaud ni froid. Je n'avais pas intérêt à être sensible.

Les matons cavalaient dans tous les sens quand ça arrivait, ça paniquait dans les couloirs, les éducateurs gueulaient parce qu'on était mineurs - seize, dix-sept ans. Les mecs se foutaient en l'air en faisant des lanières avec leur pyjama et ils trouvaient toujours un endroit où accrocher la corde. Moi je pissais dans la bouffe dès qu'ils me la servaient au quartier disciplinaire, pour être sûr de ne pas la manger. Mais ils étaient intraitables. Le directeur m'avait dit: «Vous faites la grève de la faim? Vous craquerez avant moi. Je ne négocie jamais. »

C'est les frites qui m'ont eu. Ils en avaient mis beaucoup, exprès, avec une bonne cuisse de poulet et une macédoine de légumes en entrée. Avec de la mayonnaise. J'ai appelé Jo qui était dans la cellule à côté, on pouvait s'entendre mais il fallait gueuler très fort. J'ai hurlé: « Jo! Je mange! J'en peux plus! Le coup du poulet frites avec la mayo! Ils m'ont eu!» Il était déçu Jo. Il a mangé aussi. C'est des bons souvenirs. C'est génial pour ça la prison.

Nan Aurousseau – Bleu de chauffe –Ed.Poche

 

 

image : interet-general.info
 
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