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Alain Vanet
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La maison de Loti Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

 

Je ne sais pas pourquoi Maman a signé d'un pseudonyme, "Kris", cet article concernant la maison de Pierre Loti. Nous avons été la visiter il y a quelques années avec Liliane: tout est resté comme dans cette description. Mais nous n'avons pas eu le bonheur de faire la visite avec le fils de Loti...

La Maison de Loti

ROCHEFORT ... ville triste, sous un ciel triste, d'où tombe une bruine triste ... La rue PIERRE-LOTI... une rue calme, pas très large, une rue comme tant d'autres ... La maison de LOTI ... une maison grise, unie, une maison comme tant d'autres ... Nous sonnons. Un très vieux domestique vient ouvrir. Sa belle tête à l'impériale blanche s'éclaire d'un sourire : « Vous êtes les visiteurs de LA ROCHELLE que MONSIEUR attend? Veuillez entrer. » L'aimable vieillard ... qu'il fait bon le regarder.
Nous entrons dans un grand salon clair où flambe un beau feu de bois.

Le fils de LOTI nous reçoit avec une courtoisie charmante et se dispose à nous montrer toutes les choses qui servirent de cadre à son père. Nous regardons plusieurs portraits de LOTI ... mais une portière se soulève sur une profondeur sombre et nous pénétrons ... en CHINE.

Une pièce longue, étroite, toute pleine d'une ombre oppressante trouée seulement par la clarté jaune de quelques lanternes aux formes bizarres, en dentelles de fil d'or ... Cette lumière rare rend plus troublants les coins obscurs d'où surgissent, à mesure que l'œil s'accoutume, des silhouettes aux masques sauvages, vêtues de somptueuses robes brodées ou brandissant des armes étranges. Peu à peu, les choses se précisent ... la pagode en bois précieux chargée d'œuvres d'art, les sculptures du plafond, et partout, partout de l'or, un or doux terni et riche cependant, qui revêt tout d'une splendeur discrète ...

Je ne suis plus très sûre d'être bien éveillée.

Une vague odeur de santal et d'encens flotte sur toutes ces choses et en même temps comme en un rêve des lambeaux de phrases flottent dans ma mémoire ... La portière s'ouvre à nouveau pour nous livrer passage. A regret, je suis mes compagnons ... Nous pénétrons alors dans la salle à manger gothique Renaissance. Grandeur et austérité sont les deux mots qui la dépeignent : Cheminée monumentale. Rangée continue de chaises et de fauteuils durs et nets avec leur belle patine et leurs sculptures hautaines ... A gauche, une lourde table où étincellent de somptueuses argenteries ... Au fond s'amorce un escalier de pierre décoré de deux animaux héraldiques.

 

 

SAMUEL-VIAUD-LOTI se retourne et nous dit: « FARRÈRE a écrit quelque chose là-dessus mais il voit grand, FARRÈRE. Il a vu un escalier de marbre avec cinquante et quelques marches; et c'est tout bonnement de la pierre du pays avec un nombre très ordinaire de marches... » C'est très ennuyeux, parce que des visiteurs sont déçus; ils s'attendent à des choses extraordinaires et se disent :
« Ce n'est que cela ? »

Moi, je ne savais pas ce qu'avait écrit FARRÈRE ... Je regarde encore, oui c'est vrai. C’est de la pierre et un bel escalier; mais c'est grandiose, et je ne m'étonne pas que FARRÈRE ait vu du marbre et tellement de marches ...

Et ces marches mènent à une salle LOUIS XI : ferrures, masques d'animaux sauvages, armes, cheminée doublée d'une belle plaque de fer ouvragé et garnie de chenets et de lourdes coupes de cuivre ... La lumière vient de haut à la fois tamisée et magnifiée par des vitraux provenant d'une démolition du clocher de MARENNES ... Au dehors, des branches secouées par le vent font danser leur ombre devant les fenêtres ...

On voudrait s'attarder, rêver ...

Partout le regard trouve où s'accrocher, partout l'évocation s'impose ... et il faut continuer. On monte quelques marches, on en descend d'autres; on voit d'étranges petits recoins, meublés d'étranges choses ...

On est séduit et déconcerté ...

Chaque objet nouveau s'inscrit sur la rétine et le cerveau veut évoquer les lieux d'où ces objets furent rapportés. L'odeur balsamique flotte toujours, et on va, on suit dans une sorte d'hypnose ... de petits couloirs, de petits passages, des portières doubles, parfois triples à soulever; et puis, tout à coup la chose écrasante : la Mosquée. Un silence immense y règne et un air plus froid. Tout y est grand, solennel et comme définitif. Au centre la piscine en marbre arrête le regard, qui se met ensuite à errer sur les colonnes où s'appuient les ogives. Sur le plafond à moulures en rosaces d'où pend un lustre étrange, sur les énormes candélabres, sur les petites babouches. Sur les éclatantes faïences vertes, bleues, mauves, sur les catafalques recouvert de leurs somptueuses draperies rigides ...

Il s'arrête sur la stèle d'AZYADE et il glisse enfin sur un lit de repos placé près de la porte et surmonté d'une espèce de velum en plantes sèches ... Nos mouvements les font se balancer imperceptiblement. Sans doute des souvenirs de tous les « là-bas » à jamais quittés ...

Trois pièces donnent accès à cette Mosquée :

Un salon arabe étroit et sombre et un luxueux salon turc rempli de riches étoffes de coussins brodés, de tapis, éclairé d'un vitrail remarquable qui ressemble à un semis de pierres précieuses et saturé du parfum des pastilles du sérail qui y brûlèrent ... La troisième pièce, c'est la chambre de LOTI. Quel contraste ... Des murs blanchis à la chaux, un tout petit lit de camp couvert d'un tissu blanc comme dans les dortoirs. Sur la table, un petit tapis de même étoffe. Par contre, entre les fenêtres, une immense table couverte d'innombrables pots, boites et fioles d'onguents et autres produits de toilette. Sur la cheminée, un crucifix entouré d'un chapelet. En face, son casque et ses buffleteries de guerre surmontant une belle citation signée du Maréchal de France PÉTAIN.

Mme SAMUEL-VIAUD-LOTI, sentant la valeur de pèlerinage que nous donnons à notre visite, ne nous laisse pas le temps d'exprimer un désir ... Elle sort d'un petit meuble des cartons pleins de dessins de LOTI et nous restons confondus d'admiration : dessins à la plume, au crayon, au fusain, aquarelles, l'un où l'autre sont de purs chefs-d'œuvre: minutie, légèreté, puissance des contrastes, lumière, tout y est saisissant.

Il y a parmi nous deux peintres de talent ... Ils contemplent avidement et ne cèdent qu'à regret chaque feuille à la profane que je suis.

Mais• les minutes coulent. Il faut partir ...

En sortant de la chambre, j'aperçois dans un cadre d'or terni, près du lit, une tête de vieux moine en contemplation profonde devant un crâne: la Mort, cette fin de tout dont LOTI avait horreur et qu'il évoquait sans cesse, avec toutes les angoissantes pensées qu'Elle lui suggérait. Il en avait placé l'image, là, tout près de son sommeil ou de ses insomnies. Et partout ailleurs, les cadres et les souvenirs fidèles de toutes les heures de cette vie errante qu'il voulait retrouver, dans lesquelles il s'anéantissait jusqu'au fond de la souffrance ...

Alors que nous traversions une petite pièce, toute pleine de photographies, couvertes de dédicaces, son fils était allé en chercher une dans un tiroir et me l'avait tendue : « Mon Père à dix ans » ... Je n'ai vu qu'un regard: deux grands yeux sombres qui semblaient contenir déjà toute la tristesse de plusieurs siècles de vie, en même temps que toute l'angoisse des années à vivre ...
L'enfant qui avait ces yeux-là ne pouvait que devenir le perpétuel crucifié qu'a été LOTI ... Et jusqu'à sa dernière heure, il en a été ainsi. Lui qui voulait mourir en sa maison, parmi ses souvenirs, est mort à HENDAYE.

Il dort dans l'île D'OLERON, à la place choisie par lui dans la maison des aïeules, que nous irons visiter au printemps, grâce à l'autorisation spéciale écrite pour nous, que nous emportons jalousement. La tombe absorbe lentement son cœur torturé, son cerveau inquiet, tout son être étrangement vivant et morbide à la fois.

Et le Temps, peu à peu, dispersera tout ce qui faisait son cadre… Le Temps qui émiette toutes choses, comme déjà le numéro 141, maintenu par un clou rouillé au-dessus de la porte d'entrée, s'effrite lentement au vent de mer ...

Kris


 
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Pour consentir à vivre, il faut rêver sa vie
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