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Alain Vanet
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Les deux façons d’écrire Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

SIMPLES REFLEXIONS D'UN CRITIOUE

n sait que le plus grand écrivain de nouvelles de ce temps, Henri Duvernois, vient de mourir et que ses intimes attribuent sa disparition prématurée au peu de résistance opposée par un organisme fatigué aux assauts de la maladie.

Il est très vrai que Duvernois fut un acharné travailleur. Il écrivit plus d'un millier de nouvelles, de nombreux romans, des chroniques, des pièces de théâtre et vécut pour ainsi dire la plume à la main. Il était obsédé par la recherche du sujet. Sa vie, dit un de ses mémorialistes, était empoisonnée par cette hantise: trouver quelque chose à dire !

Cette préoccupation constante, cette crainte du vide, honorent un écrivain et, quand cet écrivain est de la classe de Duvernois, constituent une leçon et un exemple. Que de jeunes en proie au désir de se lire noir sur blanc ignorent ces scrupules? Parmi les nombreux recueils de nouvelles que j'ai l'obligation de feuilleter, combien m'offrent l'affligeant spectacle d'un alignement de mots, d'une sarabande d'épithètes et de figures de rhétorique au service du néant. Ce n’est pas que l'imagination manque aux débutants, mais ce qui est infiniment plus grave, leurs nouvelles sont dépourvues de corps et de pointe. Elles hurlent la banalité et l'on a beau enrober de sucreries artistes une mince petite histoire, on ne lui donne pas l'intérêt qui lui fait défaut. Deux méthodes s'offrent à ceux qui rêvent de marcher sur les traces de Maupassant et de Duvernois. L'une, c'est celle où s'illustra Balzac. Prendre un menu fait de la vie quotidienne. Les observateurs provinciaux qui bénéficient d'une vie plus ralentie peuvent autour d'eux, dans le milieu qu'ils fréquentent, quel qu'il soit, faire de fructueuses récoltes. La vie de tous les jours offre à ceux qui savent voir des ressources tragiques ou comiques inépuisables. Donc, dégager de l'inutile ce menu fait et le décrire en l'enrichissant d'infinis détails. C'est la juxtaposition de ces détails qui donne à la nouvelle cette apparence de vie grouillante, exacte, criante de vérité. Les nouvelles anglaises et russes illustrent cette méthode que l'on pourrait appeler réaliste si parfois les grands écrivains qui l'emploient ne la mettaient au service de la plus pure poésie.

L'autre, je la placerai sous l'égide de Jules Renard en m'excusant d'une comparaison discutable, mais lorsque je pense à la concision qui caractérise cette méthode, le nom de l'auteur de Poil de Carotte revient invinciblement sous ma plume.

ul mieux que lui ne sut, en quelques phrases sèches et tendues comme une lame d'acier, situer une scène, la rendre visible et palpable, faire vivre en quelques mots un personnage et le doter d'une vibrante humanité. C'est d'ailleurs extrêmement difficile d'écrire à la Jules Renard. La concision est une technique qui ne s'acquiert qu'à la longue. Elaguer, rogner, épurer une phrase, dire en trois mots ce que l'on avait précédemment dit en dix est une besogne qui requiert beaucoup de conscience et de patience. Le jeune écrivain est si fier d'avoir écrit telle phrase chantante à la chute harmonieuse qu'il a beaucoup de peine à tailler dans le vif et à supprimer volontairement une image particulièrement heureuse. Pourtant il le faut. Le progrès est à ce prix. Anatole France disait que le naturel était ce qui se met le dernier et pour ceux qui savent quel travail de bénédictin s'imposait le grand maître de la langue française pour arriver à cette pureté aérienne, à cette magistrale élégance, on comprend que le naturel était sans doute ce qu'il y avait de plus difficile à obtenir.

Quoi qu'il en soit, dans la seconde méthode, il est indispensable d'avoir un bon sujet. Un petit drame ou une petite comédie bien vivants et bien nets. Exposer son sujet et le situer en quelques mots, planter ses personnages et décrire brièvement mais fortement leurs silhouettes, puis passer à l'action, ne dire que l'indispensable et donner tous ses soins à la chute qui doit être brutale et nue.

Lorsque l'on sait que Colette travaille péniblement et ne le cache pas, que l'auteur du Lys Rouge renvoyait six ou sept fois ses épreuves à l'imprimerie, que Duvernois travaillait ses nouvelles avec une conscience méticuleuse, on admire sans doute l'abondance géniale des Balzac et des Hugo, mais le génie ne courant pas les rues, et le talent étant autant affaire de patience que de dons, on ne saurait trop engager les jeunes écrivains à prendre exemple sur leurs laborieux contemporains plutôt que sur les exceptionnels géants des Lettres.

Et après leur avoir parlé, à bâtons rompus, des deux routes principales qui s'ouvrent devant les tenants d'un genre littéraire où s'illustrèrent de grands aînés, ce sera aussi une conclusion.


Marcel-Pierre ROLLIN,
de l'Association syndicale de la critique littéraire.

 
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