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Alain Vanet
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Sérénité Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Sérénité…
Le massif du Dévoluy justifie bien son appellation : Dévoluy, « désolation." Contrefort des grandes Alpes Dauphinoises, éternellement couronnées de glaciers, il n'en a pas le majestueux élancement. Son voisin, le Valgaudemard, aux flancs recouverts de sombres sapins, abrite une large vallée sillonnée de clairs ruisseaux. Ce riant paysage, plus savoyard que dauphinois, ajoute encore au sauvage aspect du Dévoluy et rend le contraste plus saisissant.
A cinq cents mètres des gorges tumultueuses du Drac, deux blocs gigantesques de granit pâle, aux sommets aussi larges que leurs bases, semblent obstruer l'horizon, arrêter les rayons du soleil. A notre approche, aucun animal ne fuit; nous ne percevons pas même le bourdonnement d'un insecte : le silence est absolu ... Rien ne pourrait vivre ou s'épanouir ici. Oppressés, nous nous taisons, et si, subitement, une pierre se détachait du chemin, roulait non loin de nous, sans doute ne pourrions-nous retenir un cri !
Jalouse de la parfaite beauté de nos Alpes, quelque puissance infernale a-t-elle voulu en rompre l'harmonie ? A-t-elle accumulé tous les raffinements de sa haine, en ce lieu, pour bâtir ce paysage dantesque, à jamais pétrifié dans une désolation infinie ? Pourquoi frissonnons-nous et resserrons-nous notre groupe ? Le froid, sans doute, qui règne, sépulcral, alors que, non loin d'ici, la chaleur d'un glorieux après-midi estival amollit les hommes et les choses. Quelque titan semble avoir écarté cet amas chaotique pour creuser une brèche. Au sommet, le granit a conservé l'empreinte de ses mains monstrueuses, et deux énormes taches rouges l'attestent. Un ruisseau jaillit des entrailles du roc. Il égrène en notes cristallines et monotones sa lamentation plaintive. De plus près, son eau se révèle d'un bleu de turquoise translucide. Lors du cataclysme, un peu du ciel est resté prisonnier dans cette eau. C'est lui, sans doute, qui module ce chant nostalgique, qui dit l'Espoir, fragile et tenace, au sein de cette Désolation. Nous suivons un chemin rocailleux qui paraît nous mener au cœur de la montagne. A un détour, une étroite ouverture nous apparaît, découvrant un pan du ciel; nous passons sous le roc en encorbellement, puis débouchons sur un plateau désertique surplombant une large et stérile vallée, qui se relève à droite en de hautes falaises de basalte. Derrière nous, la montagne s'élève par étages, recouverte d'une herbe rare, que broute paisiblement un troupeau. La voûte céleste se trouble; quelques ors pâles apparaissent et, de minute en minute, l'empourprent davantage. Le site est d'une indescriptible beauté. Sa sauvage grandeur nous impressionne; mais l'admiration qu'elle suscite en nous dissipe le malaise qui s'y était formé. Nos cœurs se libèrent de l'étreinte qui les enserrait, au spectacle qui s'offre maintenant à nos yeux avides et émerveillés.
Tout à coup, à peu de distance, nous découvrons un vieux berger, à demi étendu sur le sol. Il est enveloppé d'une cape de bure grise, et son chapeau, lavé par les pluies, n'a plus de couleur. Sa barbe blanche encadre un visage buriné par les ans et le hâle. Il ne dort pas. Ses yeux bleus et calmes sont posés sur nous, sans curiosité. Stature immobile, hiératique, il semble incorporé au sol. Allongé près de lui, son chien grogne sourdement. Ce n'est qu'un amas de poils hirsutes, où vivent deux yeux intelligents, surmontés d'oreilles dont la mobilité exprime l'inquiétude. Forces ramassées, il nous surveille, et sans doute bondirait-il sur nous, au moindre signe de son maître. Lieutenant fidèle et vigilant, il est pénétré de son rôle.
La présence de ce pasteur, en ce lieu, à cette heure crépusculaire, devient pour nous un vivant symbole. La solitude lui a enseigné la juste valeur des paroles dont nous sommes prodigues, sans nécessité. Il ne nous interpelle pas ! A quoi bon ? Il n'a rien à nous dire, lui... Et nous saurons bien l'interroger si nous sommes égarés. Loin du monde, cet homme a acquis la véritable sagesse. La nature l'a initié à ses secrets. Il connaît la vertu des plantes, l'ordre des constellations, les variations probables de la température. Son autorité ferme et douce dirige le troupeau qui lui est confié. Son cœur pur sait la vanité des passions humaines. La nature lui dispense les satisfactions les plus rares, les plus durables: il ne désire pas davantage. Il sait que tout naît, grandit et meurt. A la force des éléments, il a mesuré sa faiblesse. Sans le savoir, il est philosophe, artiste aussi, peut-être ... Alors que nous nous dépensons en vaines agitations, il jouit de la véritable paix. Les tentations ne troublent pas son âme; l'envie ne durcit pas son cœur: il a trouvé la joie dans la simplicité.
Humble et fier, il accepte sa mission dans la vie.
Sa sérénité nous pénètre de douceur; nous vibrons à l'unisson de la nature. Nous avons oublié nos rancunes, nos grandes peines, nos petites joies.
La beauté ambiante purifie notre âme; de nobles pensées, de purs espoirs naissent en nous; nous nous sentons meilleurs !
Les derniers feux du couchant rougeoient à l'horizon; des gazes impalpables et mauves s'accrochent aux broussailles; quelques fumées montent des chaumières nichées dans la vallée. Il faut nous arracher à la magie de ce lieu et nous acheminer en hâte vers la prochaine halte de notre voyage ... Mais le souvenir des minutes intenses que nous avons vécues ici demeurera en nous.
Suzanne Vanet
 
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Pour consentir à vivre, il faut rêver sa vie
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