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Alain Vanet
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Cet article est signé d’une des « gloires » du barreau de l’époque (juin 1936). On pourra percevoir les sentiments (très différents des nôtres ?) que cette époque, où la peine de mort existait, pouvait susciter. Il convient de remarquer également les conditions de la vie féminine à cette époque, tant dans l’histoire elle-même que dans le ton employé par Yvonne Netter.

TUER ...


C'était une charmante jeune femme, mère de deux fillettes qu'elle adorait, et auxquelles elle prodiguait toute sa tendresse et son dévouement. Le mari. était trépané de guerre, tuberculeux, rendait parfaitement malheureuse la jeune femme, qu'il avait aimée autrefois et qu'il avait épousée en prenant toutes les garanties pécuniaires, à l'âge de dix-sept ans, alors qu'elle était encore une petite fille provinciale.


Le ménage n'avait pas été sans quelques discussions ni remous, jusqu'au. jour où elle se décida à demander le divorce. On ne peut pas éternellement souffrir sans se plaindre et mieux vaut se séparer que d'être une martyre volontaire et consciente. L'homme, en recevant sa citation, avait réagi sans colère, le spectre du divorce était entré depuis longtemps dans la maison, et nous savons qu'on ne peut, malgré toutes sortes d'efforts, l'en déloger.


Fâché, mais calme, le mari à. son tour demanda le divorce et les choses semblaient s'arranger facilement. Les deux fillettes avaient été confiées à leur mère, qui devait, au surplus, recevoir de son mari une pension alimentaire mensuelle de 1.000 francs.


Un jour, il téléphone pour demander qu'elle vienne l'aider à dresser un inventaire aux fins de louer, pour l'été, la villa agréable et estivale qu'ils possédaient au bord de la Seine. Notre jeune femme ne refuse pas son concours. Qu'importe, pense-t-elle, si je rencontre mon mari, n'avons-nous pas ensemble des intérêts sérieux ? Ne vaut-il pas mieux rester, malgré ce procès qui nous séparera définitivement, des amis dévoués l'un à l'autre ? Elle accepte donc le rendez-vous qu'il lui fixe, et se rend à la maison de campagne.


La cigarette aux lèvres, il la reçoit courtoisement, préparant l'inventaire qu'elle doit poursuivre; puis, alors qu'elle ne peut songer à s'enfuir, froidement, il sort de sa poche un revolver et tire sur elle, qui tombe grièvement blessée. Elle appelle au secours, personne ne vient, et, toujours aussi calme, il sort pour recharger son arme.


Les supplications de la blessée, l'appel qu'elle fait au nom des deux enfants n'ont point raison de la froide détermination de ce père de famille. Croyant sa femme morte, il téléphone à la gendarmerie, et c'est ainsi qu'on apprend le drame qui vient d'avoir lieu dans la coquette petite villa. On arrête le meurtrier au moment où il déclare à. un ami qu'il reviendra sous peu de jours.


C'est lui qui avait raison, car se prétendant malade, il a demandé la liberté provisoire, et vient de l'obtenir, après quinze jours seulement de détention.
La malheureuse jeune femme a survécu deux jours à ses horribles blessures; elle vient de mourir, laissant au monde deux petites orphelines, qui ne comprennent pas encore ce qui leur est arrivé.


L'affaire viendra dans un an devant la Cour d'assises, où douze jurés, pour ne pas changer leur habitude, écouteront l'habile plaidoirie d'un avocat convaincu de la passion de son client pour une femme, sans foi ni loi, et, sans doute, ils acquitteront le trépané de guerre, pour les souffrances morales qu'il a endurées.
Pendant ce temps, deux petites filles sont privées de leur douce maman, mais qu'importe la douleur de deux fillettes, l'homme n'est-il pas le maître souverain ?
Tous les jours, les journaux relatent d'horribles crimes commis par des hommes sur des femmes ou par des femmes sur ceux qu'elles aimaient et dont elles avaient se plaindre. Le revolver est l'ultima ratio. Notre pays, autrefois « doulce France», devient la contrée où le sang coule sans raison. « Je l’aimais trop » est la phrase consacrée; les jurés acquittent sans discernement; voilà pourquoi notre assassin s'est décidé et a tué.


En somme, il aura eu, raison si tout se. Passe comme d'ordinaire. La famille de la jeune femme, désireuse de ne pas prolonger des débats infiniment douloureux, ne se portera pas partie civile. Le pauvre mari dira sa souffrance et son désespoir. Il sortira de l'audience grandi aux yeux de ses, amis, emmènera avec lui ses deux filles et sera bien débarrassé, puisque le divorce l'aurait, sans doute obligé à verser à la femme et aux enfants une pension alimentaire ...


On tue, on massacre, on se hait, il•paraît que la société est, ainsi établie et que rien ne peut empêcher l'homme, misérable humain, à se livrer à; ses instincts.


Rien ? Gageons, pourtant, que la sévérité des peines infligées serait le meilleur garant de la tranquillité dans ces affaires. Si le jury était soucieux des intérêts des individus, il ferait œuvre de salubrité publique et nous verrions tout de suite baisser le nombre de ces crimes qu'on place, trop facilement sous le vocable• de « passionnels ».


Il faudrait réformer l'esprit de chacun et faire comprendre que l'esclavage est une honte dans un pays soi-disant civilisé. Esclave, la femme obligée de demeurer sous un toit hostile, par peur du mauvais coup qu'elle peut recevoir. Esclave, l'homme qui tremble et ne modifie rien d'une existence pesante, par crainte de représailles maintes fois évoquées.


Nous souffrons d'une crise de moralité. Je souhaite que cette Revue, dont le nom me réjouit, se fasse l'interprète de toutes les consciences, pour protester de toutes ses forces contre le droit que prennent certains individus de se rendre justice eux-mêmes.


YVONNE NETTER,
Avocat à la Cour.

 
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